Qu’est-ce qu’un modèle?
- Knuth (1974)
- Meunier (2014)
- Meunier (2017)
- McCarty (2005), p. 20-72
- Pierazzo (2016) pp. 37-64
L’idéologie de l’ineffable
Il y aurait des “choses” trop importantes pour pouvoir être expliquées précisément.
Un “modèle”, selon cette rhétorique, serait une “réduction”.
On imagine une réalité très complexe et ensuite une simplification de cette réalité qui serait le modèle.
Cette idéologie est ce que je voudrais questionner.
Knuth: l’informatique pour mieux comprendre
Science is knowledge which we understand so well that we can teach it to a computer; and if we don’t fully understand something, it is an art to deal with it. Since the notion of an algorithm or a computer program provides us with an extremely useful test for the depth of our knowledge about any given subject, the process of going from an art to a science means that we learn how to automate something.
Artificial intelligence has been making significant progress, yet there is a huge gap between what computers can do in the foreseeable future and what ordinary people can do. The mysterious insights that people have when speaking, listening, creating, and even when they are programming, are still beyond the reach of science; nearly everything we do is still an art.
From this standpoint it is certainly desirable to make computer programming a science, and we have indeed come a long way in the 15 years… Knuth (1974)
Russell: le rapport entre “vague” et “précis”
It is a rather curious fact in philosophy that the data which are undeniable to start with are always rather vague and ambiguous. You can, for instance, say: “There are a number of people in this room at this moment.” That is obviously in some sense undeniable. But when you come to try and define what this room is, and what it is for a person to be in a room, and how you are going to distinguish one person from another, and so forth, you find that what you have said is most fearfully vague and that you really do not know what you meant. That is a rather singular fact, that everything you are really sure of, right off is something that you do not know the meaning of, and the moment you get a precise statement you will not be sure whether it is true or false, at least right off. The process of sound philosophizing, to my mind, consists mainly in passing from those obvious, vague, ambiguous things, that we feel quite sure of, to something precise, clear, definite, which by reflection and analysis we find is involved in the vague thing that we started from, and is, so to speak, the real truth of which that vague thing is a sort of shadow. I should like, if time were longer and if I knew more than I do, to spend a whole lecture on the conception of vagueness. I think vagueness is very much more important in the theory of knowledge than you would judge it to be from the writings of most people. Everything is vague to a degree you do not realize till you have tried to make it precise, and everything precise is so remote from everything that we normally think, that you cannot for a moment suppose that is what we really mean when we say what we think.
When you pass from the vague to the precise by the method of analysis and reflection that I am speaking of, you always run a certain risk of error. If I start with the statement that there are so and so many people in this room, and then set to work to make that statement precise, I shall run a great many risks and it will be extremely likely that any precise statement I make will be something not true at all. Russell (1986) disponible ici
Le modèle comme connaissance scientifique
Modéliser signifie connaître de manière non ambigüe!
Nous ne sommes pas en train de “réduire”, mais au contraire de nous sommes en train de considérer des éléments matériels de manière rigoureuse.
Le modèle selon McCarty
By modeling I mean the heuristic process of constructing and manipulating models; a model I take to be either a representation of something for purposes of study, or a design for realizing something new. (McCarty 2005, 24)
Modéliser signifie problématiser.
computers as modeling machines, not knowledge jukeboxes
- Simplifications de la réalité
- Intéressants quand ils ne fonctionnent pas car ils nous montrent des aspects de la réalité non connus ou non pris en compte.
Différences entre modèle et concept:
- le modèle est non ambigu
- le modèle est manipulable (calculable)
La seule manière pour comprendre l’importance et les implications théoriques de la modélisation est d’essayer de modéliser quelque chose – le cas des personnifications dans les Métamorphoses.
Les trois modèles de Meunier
Meunier explique qu’il y a trois moments dans la modélisation. Les appellations de ces trois modèles ont changé dans les différentes contributions de Meunier, et nous décidons ici d’appeler le premier “modèle théorique”, le deuxième “modèle formel” et le troisième “modèle matériel”.
Le modèle théorique – que Meunier appelle aussi “modèle conceptuel” ou “représentationnel” et que Pierazzo (2015) définit simplement comme étant une “théorie” – est une description en langage naturel de ce qu’on veut modéliser. En ce qui concerne le texte, un modèle théorique sera donc une description en langue naturelle de ce que nous considérons être un texte dans une circonstance particulière. Par exemple, un chercheur pourrait décrire le texte d’une épigramme grecque comme “une série de mots organisés en quelques vers écrits par un auteur à une époque précise”, ou le texte d’un article scientifique comme “une série d’arguments organisés de façon hiérarchique dans des structures comme des sections, des sous-sections et des paragraphes et s’appuyant sur les travaux scientifiques préexistants, cités sous forme de références bibliographiques”. Il s’agit là de deux “théories du texte”, très minimalistes, certes, mais qui nous permettent d’engager une réflexion féconde. Des théories du texte bien plus générales existent évidemment – que l’on pense à l’idée de texte de Barthes (1993) ou Kristeva (1969b) –, et elles sont surtout plus ou moins explicites. À chaque fois que nous avons affaire à un texte nous sommes obligés d’en avoir une conception particulière, mais le modèle théorique peut rester très flou.
Si le sens pouvait ne pas être matériel, le modèle théorique pourrait exister seul. On pourrait s’arrêter à une “théorie du texte” qui ne s’incarne jamais dans une pratique ou dans une matérialité du texte. Mais l’idée même d’un modèle théorique comme quelque chose de séparé est une abstraction, certes utile pour la compréhension, mais qui ne correspond pas à des véritables “objets”. Le texte est toujours un objet. Le modèle théorique est lié de manière indissoluble à un modèle matériel.
Ce qui fait le pont entre le modèle théorique et la matière est le modèle formel. C’est ce modèle qui transforme la description en langage naturel en une série d’énoncés non ambigus. Meunier précise le sens de ce modèle dans le contexte numérique et c’est pour cette raison qu’il l’appelle aussi “modèle fonctionnel” ou “modèle mathématique”. C’est en effet l’aspect proprement “numérique” des approches informatiques (Vitali-Rosati 2021). Dans le cas du numérique, le modèle formel consiste à transformer la descrition théorique en des unités atomiques discrètes qui peuvent donc être comptées et structurées dans des fonctions calculables. Par exemple, dans le cas de la définition de l’épigramme, on pourra définir le mot comme unité, ensuite le vers, donner un maximum de mots par vers et un maximum de vers, ajouter l’idée de métadonnée pour renseigner le nom de l’auteur et l’époque, définir que le nom de l’auteur est un mot, etc. Ce processus peut en réalité servir au-delà du numérique. Le modèle formel est fonctionnel et mathématique dans le cadre d’un modèle “numérique” : il est justement fait de chiffres. Mais il peut être juste une explicitation formelle du modèle théorique. Dans ce cas, le modèle formel est une description avec des énoncés non ambigus du modèle théorique.
Cette énonciation non ambigüe est celle qui permet, finalement, le modèle matériel. Commençons par le cas d’un texte non numérique : une épigramme dans une édition imprimée particulière de l’Anthologie Palatine sera mise en forme pour faire en sorte que le lecteur puisse identifier son auteur, les différents vers et les mots dont ces vers sont composés. Ces concepts sont implementés dans une mise en page particulière, dans une disposition précise des caractères et des espaces, dans un usage spécifique des polices, des tailles, des approches, etc. Dans le cas d’une implémentation éléctronique, ces différents “objets” devront être représentés par des signaux éléctriques et nous aurons donc à disposition simplement deux symboles pour les représenter : le 0 et le 1. Cela implique de créer des tables de correspondance pour avoir des caractères – ASCII par exemple – et ensuite des systèmes pour représenter les autres concepts pertinents dans le modèle théorique (les mots, les vers, l’auteur, etc.).
Ce qui apparait évident dès qu’on analyse des modèles est l’interdépendance des trois étapes. Leur séparation est une abstraction utile aux fins de la compréhension, mais dans la réalité il n’y a pas de modèle théorique sans une incarnation matérielle, et cette incarnation oblige à définir un modèle formel. Le modèle théorique se précise en modèle formel lorsqu’il se confronte à la matérialité. Mais aussi, la matérialité s’impose comme le seul point de départ possible dont dérivent, après-coup, le modèle formel et finalement la théorie.
Matter matters, comme le dit Barad (2007) en soulignant l’indissociabilité entre matière et discours et donc entre matière et pensée, matière et théorie.
Les étapes de la modélisation
Les trois étapes de la modélisation ne sont séparées que théoriquement: en réalité elles constituent une unité.
Le modèle de texte selon Elena Pierazzo
Un modèle de texte selon Elena Pierazzo
- Document: l’objet physique qui a du texte (Verbal Text Bearing Object)
- Faits: tous les faits qui concernent le document (nombre de pages, taille, matériaux…)
- Dimensions: Modes d’interprétations des faits (par exemple “dimension paléographique”, “dimension linguistique”, “dimension sémantique”…)
- Modèle: choix de dimension(s)
- Texte: ce qui dérive de l’application du modèle: immatériel et interprétatif
- Éditeur: un type d’interprétant
- Auteur: hypothèse possible mais pas nécessaire
a text is a model that, among the facts selected by the reader, includes the verbal content of the document
Matérialité et immatérialité du texte selon Elena Pierazzo
Of the two natures of texts – materiality and immateriality – it is the latter that allows for their transmission: texts can be transmitted (that is, transcribed and therefore made material) because they are also immaterial.p. 50
Matérialité et immatérialité du texte selon Elena Pierazzo
In this sense the work is not a physical object, but a combination of the immaterial dimensions of all the documents and all the texts that derive from them that have enough in common (‘closely related bibliographically’) to be defined as the same ‘thing’. p. 46
In fact, no edition will ever be able to account for all possible facts of a work; as Shillingsburg maintained: ‘[n]o edition is a full representation of that which it attempts to edit. No edition was ever or will ever represent a work adequately. Full stop. The positive. The hopeful. The perfection. The adequacy. The triumph of scholarship. They will not occur.’ (Shillingsburg, 2006, p. 154). p. 47-48
Matérialité et immatérialité du texte selon Elena Pierazzo
The maximum immateriality is offered by the category ‘Unclaimed texts on the Web’, which refers to those texts which are presented without any reference to the material editions from which they are presumably drawn: no reference to editor, source edition or original document. While presenting a very complex reality of theoretical positions in a perhaps over-simplistic way, these graphs have the advantage of showing the path between (immaterial) text and (material) document as a continuum, with no clearly defined boundaries, as well as the relative positioning and therefore distance and vicinity of different theoretical approaches. p.52.
Modèle comme abstraction
S’agit-il d’une limitation du monde? Est-ce que le modèle est “partiel”? Selon cette idée – fortement “réaliste” – on aurait d’une part un réel très riche et de l’autre part un modèle du réel qui sélectionne certains aspects du réel.
Donc il y aurait:
- un réel qui est là avant toute médiation
- une abstraction en tant que passage de la totalité à une série particulière d’attributs observés
Et si c’était différent? Selon l’idée de Barad (2007), par exemple, la réalité n’est que le fruit des intra-actions. Le modèle est une forme de production du réel. Il n’y a pas de réel avant la modélisation.
Cela pose évidemment des problèmes de légitimité de la modélisation: quelles en sont les limites?
“Marcello Vitali-Rosati – The materiality of text : a footnote to Elena Pierazzo’s work on textual models — Montréal – colloque CRIHN”
Crédits : “CRIHN”
Proposé par auteur le